Choeur d'hommes du  Pays Basque 





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Le chant basque
extraits de "Un peuple qui chante"  Jean Ithurriague (1947)




LES THÈMES

Herder écrivait en 1774 que « tous les peuples encore incultes sont chanteurs », et il ajoutait que « la nature a créé l'homme libre, joyeux, chantant; l'art et la société le rendent fermé, défiant, muet. »

Il est difficile d'admettre une telle influence de la civilisation sur l'âme des Basques; car ce peuple chante beaucoup, il est disposé à la joie, il  aime la liberté, ce qui ne l'empêche nullement de goûter les charmes du progrès.

La chanson représente un des éléments essentiels de la poésie populaire basque : on la rencontre partout et en toutes circonstances. Dans les improvisations elle revêt un aspect particulier; elle n'est pas exclusive d'autres manières, tant s'en faut. Tout poème se chante dans ce pays privilégié; il ne saurait même être conçu indépendamment du chant; je ne connais pas d'exceptions à cette règle. Ituriaga et Oxoby ont composé des fables; nous ne pouvons pas dire que les fables sont des poèmes.

Les sujets de chansons sont innombrables et ne présentent pas, comme tels, une originalité particulière. On retrouve des berceuses, des chansons enfantines, quelques chansons de métier, un très grand nombre de chansons amoureuses et satiriques; la famille, la terre, la maison, offrent aussi une matière abondante; la politique inspire peu nos paysans, bien qu'elle figure en bonne place dans certains répertoires récents; enfin, ce sont des événements plus ou moins caractéristiques qui constituent une des sources les plus fécondes des chansons.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

La mère berce l'enfant, rebelle au sommeil :
Pauvre enfant, dodo et dodo
Le voici, il veut dormir;
Nous dormirons tous les deux.
Dors maintenant, toi, bientôt moi;
Le méchant père est au cabaret
Coquin de joueur ! Il reviendra à la maison,
Ivre de vin de Navarre.
L'enfant, doucement choyé par la berceuse, clôt ses paupières et s'endort...

Il existe des chansons de quête qui ne manquent pas d'allure; gare aux bourses lentes à se délier
A défaut d'argent, on se contenterait bien de produits du champ ou du jardin.

Pika, haur, haur, haur
Pommes et noix
Pika, hera, hera
Pommes et poires
Le plus possible.
S'il n'y a pas autre chose
Des tresses de maïs.
Les chansons d'amour et de jeunesse foisonnent. Celle de l'amoureux qui se glisse une nuit sous la fenêtre de la jeune aimée et dont l'entreprise a peu de succès :
J'ai vu dans un jardin une fleur
Que je désirais avoir à mon côté;
Ni l'été, ni l'hiver, elle ne perd de son éclat;
Elle n'a pas sa pareille dans le monde,
Je décidai d'aller un soir
Prendre cette fleur dans ma main
J'ignorais qu'elle fût gardée...
Cette nuit-là j'ai bien cru me perdre.
Celle du vieux garçon, orphelin de père et qui vit avec sa mère impotente; une femme serait utile dans la maison solitaire. La romance eut son heure de notoriété « officielle » car elle fut chantée devant la reine Marie-Antoinette par le conventionnel Garat.
Je n'ai pas de père et ma mère est vieille;
Nous avons besoin de quelqu'un à la maison;
Si cela vous plaît, c'est vous que je veux.
Vous savez maintenant mon désir.
L'appel de l'homme est souvent plus nuancé et d'un lyrisme plus pur.
Blanche colombe, dites moi Où vous en allez vous ?
Les monts d'Espagne
Sont recouverts de neige. Votre asile de ce soir
Est dans notre maison.
Blanche colombe, dites moi Où vous en allez vous )


La jeune fille a connu, sans doute, d'autres aveux; elle ne croit guère aux caressantes paroles des garçons; elle n'en souffre pas moins dans son isolement :

Je file, la quenouille à la ceinture
Ayant souvent une larme à l'oeil.
Je file, la quenouille à la ceinture


L'amour peut-être partagé ; mais le père ou la mère y fait obstacle; la chanson exprimera l'amertume des coeurs.

Amie, où êtes vous ?
je ne vous vois pas. je n'ai pas de nouvelles de vous,
Où êtes vous perdue.
Avez vous changé d'idée ?
Cependant vous m'aviez promis,
Non une fois, mais deux fois,
Que vous étiez à moi. je suis la même; je n'ai pas changé,
Car je l'avais pris à coeur, Et je vous avais aimé.
Un père jaloux est responsable
De vous voir, De vous parler, Il m'a défendu.
De vous voir, De vous parler, Il m'a défendu.
La séparation n'est pas toujours acceptée avec une philosophie aussi sereine: à l'âge de trente ans, Gabrielle de Lohitéguy épousa Pierre d'Irigaray; le soir même des noces, le mari mourut empoisonné; cela se passait le 8 Juillet 1633. La veuve
resta fidèle durant quinze années au souvenir du mort. Le drame fit grand bruit à l'époque et donna lieu à une chanson demeurée célèbre
 ELLE
« je me levais, le matin, de bonne heure, le matin [où je me mariais,
« Oui, et aussi je m'habillais de soie lorsque le [soleil fut levé.
« J'étais maîtresse de maison parfaite à midi,
« Oui, et aussi jeune veuve quand le soleil fut [couché.
« Monsieur d'Irigaray, mon Seigneur, relevez la  [tête]
« Ou bien regrettez vous de m'avoir épousée

LUI
« Non, non, je n'ai pas de regret de vous avoir [épousée,
« Et je ne le regretterai pas tant que je vivrai, [ma bien-aimée, « J'avais une bien-aimée, en secret de tout le [monde,
« En secret de tout le monde, et à Dieu seul 1 avouée;
« Elle m'a envoyé un bouquet fait de fleurs rares,
« Fait de fleurs rares, et dont le milieu était  empoisonné
« Pendant sept ans j'ai gardé un homme mort [dans ma chambre; « Le jour dans la terre froide et la nuit dans mes [deux bras; « Je le lavais avec de l'eau de citron un jour par [ semaine, « Un jour par semaine, et c'était le vendredi au [matin.

Cette héroïque veuve, qui conserva pendant sept ans, son mari mort dans sa chambre, qui le lavait « avec de l'eau de citron » le vendredi de chaque semaine, se remaria aux abords de la cinquantaine. Les légendes meurent ainsi, abattues sans pitié par la froide histoire. J'ignore si une chanson consacra la nouvelle condition de Gabrielle de Lohiteguy.

Plusieurs chansons traitent de l'honneur des jeunes filles. Augustin Chaho rapporte l'histoire de l'une d'elles qui fut enlevée par trois capitaines ou mousquetaires. La jeune personne s'est endormie au milieu des roses blanches; elle-même est aussi blanche que le lys et la neige, belle comme le soleil... les mousquetaires qui la guettaient, fondent, sur elle, l'enveloppent dans un manteau et l'emportent rapidement à Paris. On la transport-- dans un appartement éclairé par cent bougies... De belles peintures, des dorures éblouissantes et de' grands miroirs de Venise, qui redoublent cette  grande clarté, frappent les regards de la jeune souletine. Sur une table couverte de vaisselle plate sont des bouquets de fleurs, des flacons de cristal et tous les apprêts d'un somptueux festin.

« Mangez et buvez sans crainte », lui disent les trois corsaires; la jeune fille, à ces mots, jette un cri d'horreur et tombe morte. Les ravisseurs sortent de l'appartement, les larmes aux yeux, comprenant trop tard, le crime abominable qu'ils ont commis.

Au bout de trois jours, la morte fait un cri à son père :

Père, écoutez moi,
je vous en supplie, il faut me croire;
Pour sauvegarder ma vertu,
je suis restée morte.


La chanson de Berterretche est une des plus émouvantes du répertoire basque.

Elle offre, tout d'abord, la particularité d'être une des plus anciennes qui se chantent actuellement en France : elle daterait du milieu du XVè Siècle; elle rappelle un épisode des guerres civiles navarraises entre 1434 et 1449; une pierre discoïdale, dressée devant Espeldon, remémore le souvenir du drame. Il est probable que la chanson fut créée peu de temps après le meurtre.
« Il faut avoir entendu cette magnifique complainte, chantée à pleine voix, la nuit, dans les montagnes, pour en apprécier toute la beauté, l'indéfinissable expression de mélancolie et d'étrangeté que la notation musicale est impuissante à bien rendre. »

Chargée d'émotion, traversée d'images rapides, violentes, sans lien apparent entre elles et traduites en des termes dont la concision est ravissante, la chanson de Berterretche ogre le modèle du genre élégiaque. La mélodie se meut avec aisance dans la structure adoptée pour les vers: chaque couplet se compose, en effet, de trois vers dont les deux premiers comprennent sept à neuf syllabes et le troisième deux hémistiches à peu près de même nombre de syllabes.

Le début est hâté, saccadé, par moments, trahissant l'inquiétude; la fin marque l'assurance, la certitude ou la résignation. Elle s'étale plus largement.  

L'aulne n'a pas de moelle - ni le fromage d'os; j'ignorais que le fils de bonne famille disait des mensonges.
Vallée d'Andoze! - 0 quelle longue vallée! - Trois fois, sans armes, elle m'a fauché le coeur !
Berterretche, du lit, - à la servante, avec douceur : -« Va, regarde s'il parait des hommes ! »
De suite, la servante, - comme elle le vit, [dit] que trois douzaines [d'hommes] vont et viennent d'une fenêtre à l'autre.
« Berterretche, de la fenêtre, - au seigneur comte le bonjour, - il lui offre cent vaches avec le taureau à la suite.
« Le seigneur comte aussitôt, - comme un traître: - «Berterretche, viens à la porte; - tu retourneras de suite. »
« Mère, donnez moi la chemise; - peut-être celle pour jamais; - qui vivra se souviendra du lendemain de Pâques !
« 0 la course de Marisantz, - à la descente de Bostmendieta En se traînant sur ses deux genoux, elle est entrée dans la maison de Bustanoby de Lacarry.
« jeune Buztanoby, - frère bien-aimé, - s'il n'y a secours de toi, mon fils est perdu ! »
« Soeur, tais toi, - je t'en prie, ne pleure pas, ton fils, s'il est vivant est sans doute à Mauléon.
« 0, la course de Marisantz, - à la porte du seigneur comte! - Aïe, aïe, où avez vous mon tendre enfant ?
« Toi, tu avais un fils autre que Berterretche ? Il est aux environs d'Espeldon, mort; va, ramène-le vivant !
« Gens d'Espeldon, gens sans coeur ils  avaient un mort si près, et ils n'en savaient rien !
« La fille d'Espeldon - se nomme Margarita elle ramasse le sang de Berterretche à pleines mains.
«La lessive d'Espeldon - ô la belle lessive il s'y trouve, dit-on, trois douzaines de chemises de Berterretche,
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La famille, la maison, la terre sont les thèmes en faveur dans les chansons. Le Basque a un amour profond, religieux, pour le foyer; c'est là un des traits caractéristiques de sa race...  

Voyez vous, là-bas, au flanc du coteau, une maison blanche ?
A l'aube, les premiers rayons du soleil la caressent; quatre grands chênes s'élèvent à l'entour :
une fontaine se trouve auprès; c est là que l'homme vit dans la paix
Bien que ce ne soit pas un château, j' aime ma maison natale,
Choisie par les pères de mes pères ?
Loin de ma maison, il me semble
Que je suis perdu quelque part.


Ils sont nombreux, très nombreux, les Basques qui s'en furent dans les pays lointains. Ils ont cependant conservé au coeur le souvenir filial de leur foyer. Certains sont revenus, à peine changés par le séjour à l'étranger; que de chansons ont été inspirées par l'exil et le retour 1

J'ai laissé des montagnes loin derrière moi;
 J'aperçois, le voici, mon village.
0 mon coeur, qu'as-tu à bondir ?
Me manquerais-tu, au seuil de ma maison natale ?
Peuple marin, autant que berger, les Basques ont chanté l'Océan et ses rivages en une grande abondance de couleurs et une émotion sincère
Debout, debout, gens de la maison,
Il fait grand jour Il fait grand jour.
De la mer retentit la corne d'argent
Et tremble aussi la rive hollandaise,
La rive hollandaise.
(JEIKI JEIKI)
Au delà des horizons limités de son village, le Basque entrevoit la Patrie commune dont il soupçonne à peine l'origine légendaire; un chant magnifique exalte son patriotisme ardent, symbolisé par l'arbre de Guernica :

L'arbre de Guernica
Est béni
Au milieu des Basques,
Aimé de tous
Donne et répands Sur le monde ton fruit.
Nous t'adorons arbre saint.
Il y a environ mille ans, dit-on,
Que Dieu a planté
L'arbre à Guernica
Reste donc debout
Voici le moment venu;
Si tu tombes,
Nous sommes perdus.
 
Les légions romaines ont maintes fois franchi les Pyrénées; elles ne réussirent jamais à dompter ce peuple fier. L'histoire rapporte que, seul, Hannibal, recruta dans le pays ses meilleurs archers
Par ordre de César vinrent des soldats
Ils avaient coutume de voir fuir
Par milliers dans le Pays Basque.
Tout le monde devant eux.
Mais alors ils surent
Ce qu'est la race basque
Il est difficile de déloger
Le lion qui vit dans le creux de la montagne.
Nous n'en finirions pas si nous devions mentionner toutes les chansons qui célèbrent l'héroïsme du Pays Basque et racontent ses exploits: il y aurait, à coup sûr, matière à une épopée splendide.

Cependant, on aurait tort de croire que le Basque borne sa méditation et son rêve aux thèmes lyriques et épiques. Au contraire, il est le plus souvent fort occupé de sa condition sociale, de son métier, de ses jeux : il observe de son regard pénétrant les mille faits de la vie quotidienne, rien ne lui échappe des fautes ou des défaillances d'autrui. Esprit caustique et railleur, il goûte l'humour et la satire avec passion.

C'est ainsi que les défauts et les vices des hommes, les mésaventures dont ils sont souvent le s victimes naïves, en bref, tous les traits et toutes les circonstances qui peuvent porter au rire sont mises à profit et exploitées sans vergogne; le répertoire des chansons satiriques et humoristiques est d'une incroyable richesse.

Le Basque, au surplus, est gai par nature et moqueur. Bon nombre d'étrangers seraient assurément fort surpris s'ils pouvaient, au détour d'une route, au pas d'une maison, dans la rue, au spectacle, percevoir et comprendre les propos que tiennent à leur égard les Basques qu'ils rencontrent. Certes, la critique ne revêt jamais un caractère hostile et malveillant; elle est faite de petites remarques, de pointes acérées qui égratignent sans doute, mais sans blesser. La chanson satirique et humoristique, à de très rares exceptions près, ne dépasse pas les limites de la saine et franche plaisanterie; mais comme il s'agit d'une oeuvre populaire, ne soyons pas offusqués si, par endroits, elle révèle quelques traits grossiers et vulgaires. Telle chanson tourne en dérision les habitants d'un village, sous prétexte que la Providence n'y a pas fait une distribution généreuse d'intelligence et de lumières; telle autre se fait l'écho des récriminations d'un mari qui se désole de n'être pas le maître chez lui. Dans une chanson, un jeune homme constate avec amertume que, n' ayant pas d'argent, dans sa bourse, il est tenu à l'écart des jeunes filles qui naguère le flattaient. Et que penser des demoiselles de Saint Sébastien, trois couturières de Renteria ? Elles savaient coudre, mais aussi... boire du vin. Que d'aventures s'ensuivirent que décrit la chanson avec complaisance !

Le vin, les bons repas, composent aussi la matière de nombreuses chansons. Certaines professions n'échappent pas non plus à la satire; il S'agit notamment des métiers qui représentent l'ordre, la discipline; le Basque, dans son indépendance rétive, se défend volontiers de cette manière, des contraintes que lui imposent les exigences sociales ou politiques : par exemple, les gendarmes et les douaniers sont fort malmenés. Le prêtre lui-même, nonobstant le caractère religieux de ses fonctions, subit des traits inattendus; on lui reproche souvent la sévérité d'une semonce adressée le dimanche à des jeunes gens un peu entreprenants ou bien on fait allusion à un bon repas auquel le pasteur aura fait grand honneur.

Charges légères évidemment, dont il serait in-juste de tenir rigueur à un peuple  profondément religieux.

Au reste, les écarts de certaines chansons satiriques qui touchent des personnes ou des objets respectables sont rachetés par une littérature pieuse aussi riche que sincère.

Le cantique, en effet, représente un élément très important dans la chanson; il fait partie d'un ensemble liturgique auquel se complaît le peuple basque. Est-il spectacle plus émouvant que celui de ces hommes et de ces jeunes gens qui, le dimanche, aux offices, chantent à pleine voix des cantiques dont la forme leur est familière et l'âme essentiellement sympathique ? Sans doute, ces cantiques sont pour la plupart des traductions ou des transpositions; ils n'offrent guère d'originalité; ils valent surtout par la manière dont ils sont chantés par un peuple ardent et plein de foi.

Le clergé basque s'est singulièrement distingué dans la composition des cantiques. On y peut apprécier la pureté de la langue, la sûreté de l'expression, son élégance même et l'honnêteté de l'intention. Certains cantiques jouissent à juste titre, d'une popularité sans éclipse, notamment ceux du chanoine Gratien Adema. « Peu de poètes, dit Pierre Lafitte, donnent en basque l'impression d'une pareille force; il en est de plus gracieux, il n'en est pas de plus puissants. »

Nous possédons un nombre considérable de cantiques se rapportant aux diverses fêtes religieuses, aux principaux mystères; ils datent pour la plupart du 18e siècle et offrent au linguiste un réel intérêt.

Berceuses et chants d'enfance, chansons lyriques, épiques et satiriques, cantiques, admirable florilège qui témoigne, chez ce peuple aux mystérieuses origines, d'une âme simple et fière, d'une âme sensible aussi, mais que nul destin n'accable et ne déconcerte.

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SOURCES ET PARTICULARITÉS  DES CHANSONS BASQUES

En parlant des improvisations, j'ai dit un mot au sujet de la controverse qui oppose les partisans de la «poésie naturelle » et ceux de la « poésie cultivée ».
On peut et on doit reconnaître qu'actuellement il n'existe nulle part une poésie « à l'état pur, spontanée, primitive originale » dans le sens absolu de ces mots; il serait aussi puéril de le prétendre que d'affirmer l'existence d'un Peuple « à l'état de nature ». Il est donc impossible d'isoler l'art populaire de toutes les influences dont il a subi l'empreinte; le « robinsonisme » en tous domaines est une utopie, une conception chimérique de l'esprit.

Rien ne nous autorise à faire exception pour la chanson populaire. Certains peuples ont pu se maintenir plus que d'autres dans une autonomie relative au point de vue intellectuel ou moral, soit que sa situation géographique ait isolée leur contrée d'autres pays civilisés, soit que par leur tempérament ou leur caractère, ils aient répugné eux-mêmes au contact étranger. Ces peuples « en marge » ne sont pas complètement fermés à toute pénétration; le progrès matériel les a surpris fort heureusement; ils en ont bénéficié, leur mode de vie et de pensée a changé au cours des siècles. L'art s'est ainsi, peu à peu, sans doute et lentement, transformé; il a pris une forme différente; il s'est civilisé. Des classes sociales sont nées et se sont développées; elles ont participé à la vie culturelle des milieux envahissants; une fois les « élites » constituées, l'influence de celles-ci s'est étendue au peuple, sinon par contact direct, du moins par des intermédiaires, souvent obscurs et inconnus, qui relient les bourgs aux villages; c'est ainsi que la civilisation se répand, se diffuse.

Il faut encore noter l'influence du clergé, qui a servi à« rapprocher du peuple non seulement la culture sacrée, mais la culture profane ».

Si l'influence de l'élite sur les couches populaires est indéniable, il serait injuste, à l'opposé, de nier l'importance du mouvement inverse. L'Art est chose humaine, il se dénature chaque fois qu'il s'écarte de la foule dans un aristocratique isolement.

En fait, sauf pour quelques personnages hautains, une collaboration, plus ou moins consciente, rapproche les deux zones de l'art; une action réciproque s'exerce de la foule et de l'élite; l'histoire critique de la chanson nous en fournirait maints exemples depuis les chansons de gestes du Moyen Age, les pastiches de Christiane de Pisan, les imitations de poésies populaires par les poètes de la Pléiade, les emprunts de Molière, les romances et chansons satiriques du 186 siècle et du 19e siècle. Cet enchevêtrement d'influences s'est développé au point qu'il devient désormais impossible de discerner ce qui, dans la chanson, représente l'apport du milieu populaire et celui du milieu cultivé.

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La matière des chansons est toujours empruntée aux scènes de la vie courante, aux incidents qui la troublent, aux drame,, qui l'agitent; elle se compose aussi quelquefois des événements d'ordre plus général et plus élevé, intéressant un groupe plus étendu comme la nation; certaines chansons s'inspirent enfin des Problèmes moraux ou religieux, dont les hommes ont un souci naturel. Mais ces thèmes évoluent dans la mesure où la civilisation elle -même se modifie : les pensées et les sentiments du paysan au Moyen Age sont assurément différents de ceux d'un paysan de nos jours. L'esquisse primitive d'une chanson a pu être remaniée à maintes reprises; des associations de textes et de mélodies ont pu être opérées. Et puis il importe de se rappeler que les premiers documents nous sont livrés par la tradition orale, qui n'est jamais d'une fidélité absolue et dont les caprices sont illimités.

C'est pourquoi, telles qu'elles se présentent à nous, les chansons basques, comme toutes autres chansons populaires, sont un produit, complexe; il est malaisé d'en discerner les éléments originaux, de dégager les influences diverses qui les ont façonnées.

Voici, par exemple, une chanson très populaire dans le pays, une chanson que l'on croit spécifiquement basque : Uso Churia, la Colombe blanche. Sa mélodie est celle d'une chanson du 18' siècle « Ah ! vous dirais-je, maman ». « Ce n'est pas une chanson populaire, mais mondaine, galante ». Egalement, certaines strophes d'Uso Churia se retrouvent dans d'autres chansons.

La chanson de la « Danse des Chaises » - « Kadera Dantza » a la même mélodie que « La Boulangère a des écus » du poète épicier Gallet; celui-ci aurait écrit les paroles sur un air connu de son temps.

Les « Oiseaux dans la cage » - Choriak Kaïolan de Fagoaga, comporte de très nombreuses variantes. Wekerlin signale un air identique, dont les paroles sont les suivantes
« Mes amis, que reste-t-il A ce dauphin si gentil ? Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme. »

Elles étaient chantées sur un ancien carillon, si l'on en croit la tradition.

L'air de la « Danse du Talon » - Zurume Dantza -subit aussi des versions différentes; cette chanson s'appelle à Baïgorry le « Hartz Dantza » - La Danse de l'Ours; sa mélodie s'apparente curieusement à celle de « La Matelotte ».

La musique du « Grand Gourmand » - Gormant Handia - chanson satirique toute récente, est celle d'un Noël du 17ème siècle. On pourrait multiplier les exemples de ce genre.

Les Basques en outre, au cours de leur longue histoire, se sont trouvés en contact avec les Bretons, les Flamands, les anglo-saxons; aussi remarque -t-on une certaine affinité de tendances entre les chansons de ces divers peuples, encore qu'il soit malaisé d'en fixer le caractère d'une façon décisive. L'influence espagnole apparaît également dans quelques chansons; elle semble néanmoins plus réduite et l'on peut s'en étonner puisqu'il s'agit ici d'un voisinage immédiat.

Il n'est pas douteux, en outre, que le chant liturgique a marqué de sa forte empreinte la chanson basque. Sans parler des cantiques, il existe d'autres pièces dont la mélodie appartient au mode grégorien. Vincent d'Indy a signalé le plain-chant comme une source importante et féconde des chansons populaires. De toutes les formes de musique artistique, l'art grégorien est celui dont le peuple de France a eu la connaissance la  plus directe, la plus intime et la plus complète : pendant de longs siècles, la pratique du chant liturgique a ensemencé dans sa mémoire tout un répertoire de mélodies : les plus usitées sont l'Ave Maria, le Tantum Ergo, le Kyrie.

Mais, nous l'avons reconnu, quelle que soit l'étendue de ces emprunts, ils n'ont pas entamé l'âme de la chanson populaire. Si le thème n'est pas absolument original, si la mélodie n'a pas été inventée par les Basques, la chanson garde la physionomie particulière à ce peuple par la manière dont elle est « chantée ». Du reste, le Basque ne s'asservit à aucune tutelle extérieure et il est difficilement perméable. Le chanteur garde ainsi sa personnalité; il modifie souvent et déforme la matière qu'il adopte; il lui imprime sa marque. Dans le choix d'ailleurs des mélodies, ne s'inspire-t-il pas des mystérieuses exigences de son tempérament et de sa race ? Cette sélection n'est-elle pas déjà un signe ?

J'irai plus loin; la structure et la forme des chansons basques représentent des particularités intéressantes.

Nous y retrouvons fréquemment les mêmes éléments que dans les improvisations. Ce sont, il est vrai, les bertsolaris qui ont composé les chansons les plus belles et les plus caractéristiques et la distinction entre l'improvisation proprement dite et la chanson travaillée, entre le « Bertsolari » et le « Koplari »semble malaisée. Il n'est donc pas rare de découvrir des procédés identiques dans les deux formes de chansons.

On remarque d'abord la place prépondérante de l'image. Dans les couplets très courts, de quatre vers, les deux premiers vers renferment une idée poétique, une fiction pittoresque, un trait d'imagination; les deux autres vers se caractérisent par une idée plus prosaïque, quelquefois même vulgaire. Cette opposition entre les deux parties surprend le profane, il est déconcerté par la confusion apparente du couplet car il ne saisit pas le lien qui unit ces éléments disparates. Il ne faut pas y chercher en effet, de relation logique; l'image appelle l'image et le lien est d'ordre sensible plutôt que rationnel; l'âme populaire le perçoit par intuition sans avoir besoin de mots qui l'expriment.

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Le parallélisme qui s'établit entre le monde intérieur et le monde extérieur est encore un trait qui mérite attention; il caractérise le symbolisme populaire. La nature extérieure, dans son infinie richesse et sa variété offre au poète des ressources immenses. Il est vrai que l'artiste populaire n'en prend qu'une part fort réduite et ce sont toujours les mêmes objets qui servent aux comparaisons : la mer, la montagne, les rivières, la forêt, certains oiseaux, le soleil, la lune, les étoiles. Avec ces éléments, notre chanteur compose ses couplets. Presque toutes les chansons basques, surtout celles qui se rapportent à l'amour, sont construites selon ces procédés de parallélisme. En voici quelques exemples, cueillis entre mille :  
« Pendant la nuit est belle la lune
Et aussi pendant le jour le soleil,
Ma bien-aimée leur ressemble,
Tant elle est enchanteresse ? »
(chanson souletine)

«  Dans la forêt profonde comme elle est belle la feuille tendre qui s'éveille !
C'est là que, ce matin, à l'aube, j'ai entendu chanter les oiseaux
J'ai appris que l'amour unissait aujourd'hui deux cœurs;
je m'en suis réjoui et je me mets à chanter. »
(Première strophe d'une chanson composée par Ligueix aux noces d'un, de ses amis).

«  Sur la montagne, combien belle la perdrix aux pattes rouges !
Ma bien-aimée ressemble aux autres
Après m'avoir donné sa parole, elle me tourne le dos.
(chanson bas-navarraise).

« L'oiseau rossignol pendant l'été est chanteur,
Parce qu'alors il a dans la campagne de la nourriture;
L'hiver il ne paraît pas, plaise à Dieu qu'il ne soit pas malade.
Si, pendant l'été, il revenait
je me consolerais, moi.
(chanson souletine)

L'emploi du dialogue est aussi une des caractéristiques de la chanson basque.
LA JEUNE FILLE
" Jeune homme
A la chevelure blonde,
Ta tête est pleine de vanité;
Tu crois sans doute
Qu'il est permis toujours
De faire la cour à toutes les jeunes filles!

LE JEUNE HOMME
" Il est permis de vous demander; Il vous convient de garder;
Trois jeunes gens
Vous désirant pour femme
Sont entre eux en dispute. »


L'air se prête-t-il aux diverses nuances de la pensée et du sentiment ? Si paradoxal que cela paraisse, les poètes chanteurs basques se soucient fort peu d'adapter la mélodie au sujet : ils emploient des airs connus; parfois le même air est utilisé dans des chansons toutes différentes. Le public ne s'en formalise pas, tant s'en faut. Il semble même que l'intelligence du texte est plus facile lorsqu'un cadre familier enserre la pensée. Une sympathie -se crée de la sorte avec plus d'aisance dans la mémoire de ceux qui l'ont entendue; elle s'incorpore à la tradition en s'arrogeant par l'artifice d'une vieille mélodie un titre d'ancienneté fort appréciable.
... Le Basque tient au passé, même quand il s'agit de la mélodie; il s'y retrouve lui même et chez lui.  

Du reste, le rythme de la musique basque n'est pas très compliqué : « Il est surtout caractérisé par une cadence métrique peu accentuée. La phrase musicale souple, plastique et hardie, se développe d'une façon très indépendante de toute cadence régulière. Elle ne saurait presque jamais être notée avec fidélité si l'on ne modifiait plusieurs fois la mesure au cours d'un même couplet... Ainsi que les figures de rêve des Fêtes Galantes de Verlaine, les Basques expriment :
« Tout en chantant sur le mode mineur,
L'amour vainqueur et la vie opportune ».
Les gammes majeures, pour n'être pas totalement absentes de leurs chansons, n'y tiennent en effet qu'une place secondaire.

La mélodie monte ou descend dans les limites assez étroites ne dépassant pas une octave, souvent moins. La tonalité imprécise flotte parfois, non sans agrément, entre le ton et le demi-ton.

L'emploi de ce quart de ton est un trait marquant du chant basque.

Mais, au delà et au-dessus de ces particularités qui nuancent personnellement la chanson basque, il faut signaler le climat dans lequel se manifeste tout son charme. La chanson populaire, écrit Gaëtan Bernoville, « c'est l'accord profond de l'homme avec la nature simple et tranquille... Son fond le plus riche, c'est l'exaltation de la vie familiale, assurée, doucement soumise au *eu des saisons, accordée à la nature pastorale et à ses fastes simples; c'est l'exaltation du domaine, de la ferme, du champ bombé sur la colline; c'est la joie du maître de la maison qui voit que tout marche bien, que le mais est beau et le bétail vigoureux, que sa femme est une bonne femme, ménagère attentive, active et économe... enfin, sans nul lyrisme, sans rien d'extravagant ni d'extraordinaire, ce sont les sentiments qui peuvent habiter les âmes dans un calme village entre deux montagnes. »

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Le pays basque ne connaît pas de Maurice Chevalier et de Charles Trenet; aucun chanteur professionnel ne se montre sur les planches; le Bertsolari tient la charrue ou le rabot; il est fils de sa terre, tout proche de la nature, ignorant des subtilités intellectuelles ou sentimentales, souvent même rebelle à l'éducation scolaire. Il exprime dans sa simplicité l'âme de sa race. En cela consiste son originalité profonde, authentique, et c'est pourquoi le public se retrouve en lui et sympathise à son couvre.

Le poète est de bonne foi; dans son abnégation pure, l'auteur s'oublie, le poème seul demeure:
les plus belles chansons basques sont d'auteurs inconnus. Que nous sommes loin du lyrisme romantique qui exprime essentiellement un état d'âme individuel ! C'est bien plus une âme commune, des émotions et des aspirations collectives que traduit la chanson basque, que les troubles exaspérés d'un cœur en émoi.

Certains auteurs ont tracé le portrait de « Ramuncho »rêveurs et mélancoliques, des manières de « René », plongés dans une méditation solitaire sur la grève, contemplant la mer, ou bien à la lisière d'une lande où paissent des moutons blancs.

Le Basque n'a point ce caractère; certes, il porte en lui de « vastes puissances de rêve, des nostalgies profondes », mais il ne perd jamais le contact avec la terre; son imagination, d'ailleurs très vive, s'accommode à merveille d'un sens pratique singulièrement aigu; dans les aventures les plus étranges, il garde le contrôle de son esprit.

Le pays lui-même offre un aspect impressionnant d'harmonieux équilibre; il est un assemblage étonnant de force et de grâce, de lumière et d'ombre, en un mot, d'images et de réalités. Cette ambiance a forgé peu à peu et transformé durant des millénaires l'âme d'un peuple solidement posé sur les deux versants du massif pyrénéen, auprès de l'Océan, sous la voûte d'un ciel lumineux et doux.  

La chanson basque reflète ce paysage et ces âmes; elle en est l'expression naturelle et profonde.

Biarritz 1946 -

UN PEUPLE QUI CHANTE
Jean Ithurriague


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